Conférence "Comprendre et accompagner les adolescents au collège" n°2

Publié le par fcpe89

Auxerre, 23 mars 2007

Nicole Catheline
Comprendre et accompagner les ados
durant les années - collège

 

Partie 2

4) Des identités provisoires : les ados à la recherche de leur identité

 

Premier bouleversement lié à l’adolescence : la puberté. Elle est un peu plus précoce aujourd’hui qu’hier, mais les grandes étapes n’ont pas changé. L’enfant, l’ado connaît alors des transformations corporelles incessantes. Nous, les adultes, lorsque nous nous regardons dans la glace le matin, nous nous reconnaissons à peu près ; on peut être plus ou i fatigué, avoir les yeux cernés ou non, peu importe, nous sommes identiques d’un jour, d’une semaine à l’autre. Les ados, eux, ont leur corps qui se transforme d’un jour à l’autre : ce sont des boutons qui percent un jour, des poils qui poussent le lendemain, et cela pendant des mois, des années. Ces transformations corporelles constituent un facteur de déstabilisation permanente pour l’adolescent. Cela crée chez lui un sentiment d’étrangeté. D’où les stations prolongées dans la salle de bains… ! A partir de là, il y a deux cas de figure : soit vous avez deux salles de bains à la maison, et ça permet de différer un peu le conflit, soit vous n’en avez qu’une et le conflit éclate immédiatement. Autrefois, les ados avaient tendance à ne pas se laver, aujourd’hui, c’est le contraire, ils se lavent trop. Ce sont cependant deux manifestations du même phénomène. Alors, pour conjurer cette impression d’étrangeté à soi-même, les ados essayent des styles, des look différents. Ils y sont fortement encouragés par notre société de consommation (par les médias). Les adolescents se cherchent ainsi des « identités provisoires », qui « gothique », qui « rappeur », qui « lolita » etc. Ces identités provisoires sont une carapace qui va permettre à l’adolescent de camoufler tous les changements corporels qui l’affectent. L’ado peut se dire : « La société me reconnaît, moi, comme faisant partie de tel ou telle tendance à la mode » , donc ça lui évite de trouver sa propre identité. Le vêtement devient alors un élément constitutif de l’identité de l’adolescent. Ce n’est plus seulement le vêtement pour avoir chaud ou se protéger. C’est souvent abusif car il existe une véritable tyrannie des marques qui aboutit parfois à des « mises à l’écart » des ados qui ne portent pas tel ou tel vêtement à la mode. Ce sont des comportements difficiles à supporter.

La chambre, extension du corps de l’adolescent. Dans un tel contexte de bouleversements corporels, les adolescents ont besoin d’avoir un endroit pour se ressourcer, une tanière, « un domaine ». La chambre, c’est le deuxième élément identitaire chez l’adolescent. On peut même dire que c’est une espèce d’extension du corps de l’adolescent. C’est à ce moment là que l’on voit placardés rageusement sur la porte de la chambre des « Défense d’entrer » accompagnés parfois de têtes de morts. La chambre de l’adolescent, c’est son domaine et il est impénétrable. Le problème, c’est que c’est dans ce même domaine qu’il fait ses devoirs, qu’il travaille. Cela complique singulièrement les choses pour les parents car ce n’est plus comme quand il était petit et qu’il faisait ses devoirs sur la table de la cuisine ou du salon. La chambre, c’est son lieu et lorsque vous y entrez pour l’aider à faire ses devoirs, cela va avoir une autre valeur que celle de l’aider pour ses devoirs, vous entrez aussi dans ce qu’il considère comme l’extension de son corps. Par exemple, vous entrez, vous cherchez un endroit où vous asseoir ; il n’y en a pas car la chaise et le lit sont encombrés d’objets et de vêtements divers. Vous poussez donc tous ces objets pour vous trouver asseoir enfin. Là, votre adolescent réagit vivement : « Mais ça va pas, non, mais qu’est-ce que tu fais ? » Cette réaction s’explique car il a l’impression que vous le tripotez littéralement ; toucher à sa chaise ou à ses affaires, c’est comme si vous le touchiez physiquement. C’est son environnement à lui et si vous intervenez (par exemple, si vous éteignez la radio qu’il écoute en travaillant) il se met à hurler car il défend l’intégrité de son domaine, qu’il considère comme son corps.

 

5) Un autre rapport au temps. La déstabilisation corporelle est telle que l’adolescent ne la maîtrise pas. Cela a des conséquences sur la manière dont l’ado vit le temps. Tout le monde sait à quel point l’ado est impatient ; il veut« tout, tout de suite ». Le temps est son plus mauvais allié. L’adolescent vit dans l’immédiateté. Le temps est quelque chose qu’il ne veut pas voir car il ne sait pas, à force de voir son corps se transformer, de quoi demain sera fait pour lui. D’où les exigences répétées : « je veux ça tout de suite, maintenant… » Or, le collège, tel qu’il  est conçu, travaille à l’inverse : on y apprend des choses qui serviront pour plus tard. Mais pour un ado, « plus tard » est une notion qu’il ne maîtrise pas, voire dont il a peur. Ce qui est pressé pour lui, c’est d’envoyer un SMS à une copine pour savoir si elle peut sortir le soir même. Louis XIV, Molière ou Racine, c’est du passé, ça ne le concerne pas vraiment. La notion du temps est donc complètement modifiée. Et l’école, du moins dans son état actuel, travaille sur la temporalité, sur le verbo-conceptuel, toutes choses auxquelles l’adolescent accèdera plus tard. Mais « plus tard », c’est très loin pour un ado.

 

6) L’adolescence ou l’échappée belle. Il y a un lien entre espace et temps. Le rapport à l’espace change également  pour les ados : ils ont tendance à se répandre partout dans l’espace avec une facilité déconcertante. Le premier travail de l’ado va être de se séparer de ses parents, de devenir original, de penser par soi-même etc ; c’est-à-dire qu’il va commencer à prendre de la distance, au sens propre et au figuré. Il va essayer de s’extraire de la surveillance parentale. Un ado pense que si ses parents ne le voient plus, s’ils ne savent plus où il est, qui il voit, ce qu’il fait, alors il est différent d’eux. Tant qu’il se sent sous le contrôle des parents, sous leur regard, il se sent comme eux ; s’il se soustrait à leur regard, il se sent quelqu’un de différent. Donc, ma première chose que fait l’ado, c’est de s’échapper.

Vous rentrez chez vous, un mercredi ou un samedi, pensant trouver votre ado et vous ne le trouvez pas. Vous le cherchez partout ; pas de mot dans la cuisine, rien. Vous appelez ses copains, un peu affolée ; rien, ils ne l’ont pas vu. Et, vers les sept heures du soir, vous le voyez rentrer, comme une fleur :

« Salut, ça va ? »

- Non, pas du tout. Mais où étais-tu passé, on s’est inquiétés.

- Mais tu sais bien, je t’avais dit il y a une semaine que je devais passer chez untel, etc »

Que s’est-il passé dans la tête de cet ado ? Pendant le temps où vous ne saviez pas où il était, il avait l’impression d’être libre, d’être différent ; et - il ne faut pas s’y méprendre - cela, il l’a fait volontairement, pour échapper à ses parents, pour se séparer de vous. Tous les parents s’inquiètent d’un tel comportement, et c’est normal. Il va même alors s’installer un jeu de « cours après moi que je t’attrape »… c’est-à-dire que si l’on essaie pas de gérer cette prise de distance raisonnablement, on court le risque d’être soit trop intrusif (on demande sans arrêt « où vas-tu, avec qui, etc ») soit trop laxiste (on dit à l’ado « débrouille toi tout seul, le tout c’est que tu n’aies pas d’ennuis). En fait, on a le choix : par exemple, on peut demander à l’ado de dire l’heure à laquelle il va rentrer et lui préciser de s’y tenir de façon très ponctuelle ; ou lui demander chez qui il va. On peut faire l’un ou l’autre, mais pas les deux à la fois. C’est une question de négociations entre parents et adolescents. Chacun doit y trouver son compte. On finit ainsi par trouver la solution qui permettra à l’ado de s’éloigner peu à peu tout en permettant aux parents de surveiller un peu, de loin, à « bonne distance ». Il n’y a pas de solution prédéterminée ; c’est souvent au cas par cas et en fonction des situations.

 

7) La bonne distance

 

Dans les relations avec les parents, des modifications interviennent également parce que le corps de l’adolescent change, parce que la sexualité commence à être présente. Ce n’est plus comme lorsqu’ils étaient petits. Les ados ferment la porte de la salle de bains et de la chambre et si, par hasard, vous entrez, vous entendez un « ça va pas ? » tonitruant. Les ados ont un besoin d’intimité qu’il faut respecter. Tout ce qui est de l’ordre de la sexualité est difficile pour eux et même un peu tabou. Et ils ne regardent plus leurs parents de la même façon. Il m’arrive souvent d’entendre en consultation des jeunes filles qui se plaignent que leur père fasse du bruit en mangeant. Autre exemple : quand vous voulez embrasser votre enfant, il recule… En revanche, c’est quand vous avez les mains dans la vaisselle qu’il décide de venir vous faire une bise. En fait, ce qui se passe, c’est une inversion des situations : c’est l’ado qui veut décider lui-même, qui veut gérer la distance : ; c’est lui qui dit « Quand j’ai envie de t’embrasser, je viens ; sinon tu ne me touches pas. » Le problème, c’est qu’au collège, c’est un peu la même chose. Avec leurs profs, avec leurs camarades, les ados ont aussi besoin de gérer cette distance. Ils interpellent les profs quand ils en ont envie mais ils n’aiment pas, en revanche, lorsque ces derniers les rappellent à l’ordre. Ils vivent ça comme un « rapproché », comme une intrusion dans leurs pensées. A contrario, quand ils interrogent un professeur et que ce dernier leur dit : « je vous répondrai tout à l’heure », ils ne comprennent pas et trouvent cela injuste. Tout cela paraît banal, mais explique beaucoup de malentendus qui pourraient être évités si l’on prenait conscience de ces remaniements psychiques chez l’adolescent. L’adolescent va se mettre à poser des questions en plein cours, sans qu’on lui ait donné la parole, sans respecter les codes scolaires et, à l’inverse, ne supportera pas d’être rappelé à l’ordre ou d’être considéré comme un petit enfant à qui l’on délivre un savoir et qui doit écouter sagement. Il n’est plus dans cette attitude là du tout. La bonne distance est donc, là aussi, très difficile à trouver.

 

Publicité

Publié dans fcpe89

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article